Le meilleur film sur l'automobile que vous n’avez jamais vu Si vous voulez voir un film qui capture la relation profonde, absurde et névrotique entre l’humanité et l’automobile, allez découvrir le chef-d’œuvre de Jacques Tati de 1971, Trafic.

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Quels sont les meilleurs films sur l'automobile, ou qui mettent en avant-plan les voitures ? Cette question, propice aux débats, évoque inévitablement les suspects habituels. Il y a Bullitt et ses V8 rugissants ; French Connection et sa course-poursuite emblématique dans la ville des vents ; le nihilism silencieux de Point limite zéro ( Vanishing Point ) et de Macadam à deux voies ( Two-Lane Blacktop ) ; ou encore la fumée de pneus imprégnée de néon de la franchise Rapides et Dangereux ( Fast & Furious ). Vous préférez le drame sur la piste ? On retrouve Grand Prix , Virages ( Winning ) et Le Mans dans la catégorie des classiques, ou plus récemment, Ford contre Ferrari ( Ford v Ferrari ) et F1 .

Mais si vous voulez voir un film qui capture véritablement la relation profonde, absurde et profondément névrotique entre l’humanité et l’automobile, vous devez ranger les muscle cars. Vous devez regarder le chef-d’œuvre de Jacques Tati sorti en 1971, Trafic .

Photo : Les Films de Mon Oncle

Trafic est le dernier film mettant en vedette l’alter ego emblématique du réalisateur français, Monsieur Hulot — homme maladroit et dégingandé, tout droit sorti de l'ère du cinéma muet, vêtu d’un imperméable, d’un chapeau de feutre et d'une pipe perpétuellement éteinte. Dans ce volet, M. Hulot est employé comme concepteur principal pour Altra, un petit constructeur automobile français.

L’intrigue, plutôt mince, suit une quête logistique désespérée : M. Hulot et une équipe hétéroclite doivent transporter leur nouveau prototype révolutionnaire de Paris jusqu’au salon international de l’auto d’Amsterdam.

Arriveront-ils à temps pour l'exposition ? Arriveront-ils tout court ? Ce ne sera pas facile, bien sûr. Si ça l'était, il n'y aurait pas de film. C'est donc le moment pour le public de boucler sa ceinture (ou pas, c'était facultatif à l'époque) et d'accompagner notre homme dans une odyssée routière au ralenti qui transforme l'autoroute moderne en un théâtre de l'absurde.

Photo : Les Films de Mon Oncle
Photo : Les Films de Mon Oncle

La minifourgonnette de camping ultime façon couteau suisse
Dans ses films, Jacques Tati revient encore et encore à son obsession pour le progrès technologique des années 60 et la manière dont nous, humains, y réagissons. Dans Trafic, le véhicule qui se trouve au centre littéral et thématique du film, et qui nous transportera dans notre périple épique de Paris à Amsterdam, est le prototype Altra.

Construit sur les bases d’une modeste Renault 4, il est l’expression ultime de l’optimisme automobile du milieu du siècle — et une satire mordante de l’obsession de la culture de consommation pour les gadgets inutiles. Son buffet de fonctionnalités est la version de l'époque des systèmes multimédias surchargés devant lesquels nous aimons nous émerveiller ou chialer aujourd'hui.

Cette minifourgonnette n'est pas seulement conçue pour voyager, mais pour une encapsulation domestique totale. Le génie de Jacques Tati se manifeste dans une séquence où M. Hulot fait la démonstration des gadgets absurdes du véhicule à un passant ébahi. La calandre avant se rabat pour devenir un barbecue au charbon de bois entièrement fonctionnel. Le bouton du klaxon sert également de prise pour un rasoir électrique. Les phares pivotent vers l'extérieur pour faire office de lampes de chevet. Un petit évier de cuisine, une extension de tente pop-up et des compartiments cachés se révèlent d'un simple clic de loquet.

C'est un monument de commodité moderne qui s'avère absolument, et de façon hilarante, incommode à utiliser. Tati avait vu clair dans la machine du marketing automobile, prédisant notre obsession moderne pour les écrans de tableau de bord et le luxe surdimensionné des décennies avant la conception du tout premier système d'infodivertissement.

Photo : Les Films de Mon Oncle

L’autoroute comme un organisme vivant
Dans Trafic, le trafic - l'embouteillage - n'est pas un simple désagrément logistique ; c'est un rituel humain bizarre et collectif. Les voitures sont des extensions de leurs propriétaires. Dans l'une des séquences d'observation les plus célèbres du film, Jacques Tati place sa caméra à une intersection bloquée, observant les conducteurs à travers leur pare-brise. Livrés à eux-mêmes dans leurs bulles de métal privées, ils se curent le nez, se grattent le visage, baillent dans un synchronisme terrifiant et se disputent avec des passagers invisibles.

L'automobile, suggère Jacques Tati, nous promet la liberté mais nous enferme aussi dans des cellules d'isolement. Un peu comme l’internet, au fond.

Le voyage vers Amsterdam est jalonné d'une comédie d'erreurs croissante. Un poste de douane frontalier traite le prototype comme un artefact extraterrestre ; une crevaison envoie des roues rouler dans les canaux ; un manque de carburant dévastateur provoque un autre retard, au cours duquel, à un moment donné, nichée dans un coin de l'image dans une station-service de campagne poussiéreuse, une télévision noir et blanc diffuse le premier alunissage.

Photo : Les Films de Mon Oncle
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Malgré tout, le ton n'est jamais colérique. Tati pose sur notre civilisation engorgée par les voitures un regard qui n'est pas teinté de malice, mais d'une empathie douce et mélancolique.

C'est ainsi que M. Hulot et ses acolytes malchanceux cheminent langoureusement à travers quelques mésaventures jusqu'à la séquence la plus célèbre du film, un carambolage surréel de plusieurs voitures au ralenti. Entre les mains de n'importe quel autre réalisateur, un accident d'autoroute massif est un moment de violence et de terreur. Dans Trafic, c'est un ballet, et une séquence véritablement étrange.

Photo : Les Films de Mon Oncle

Une fois le carambolage amorcé, les véhicules glissent sur l'herbe, pirouettent dans les airs et se froissent les uns contre les autres avec une grâce douce, presque rythmée. La poussière retombée, personne ne cède à la rage au volant. Au contraire, les occupants des véhicules sortent des débris, hébétés et étrangement libérés, s'étirant les membres sous le soleil de l'après-midi et examinant les dégâts avec une courtoisie et une curiosité philosophiques. L'un d'eux commence même à faire de la gymnastique improvisée sur la pelouse. Tati dépouille les machines de leur violence cinétique et, ce faisant, d'un léger coup de coude, nous demande pourquoi nous sommes toujours si pressés.

Une classe de maître en comédie visuelle
Le cinéma de Tati n'est pas pour tout le monde. Les dialogues y sont quasi inexistants, le rythme est lent et le ton est plus poétique que tordant. Mais comme toute l'œuvre de Jacques Tati, Trafic est un festin sonore et visuel. Il exige votre entière attention. En l'absence de longs discours, le film communique par un environnement sonore brillamment orchestré de essuie-glaces qui grincent, de moteurs qui toussent et de tôle qui se froisse.

Photo : Les Films de Mon Oncle

En boni, tout au long du film, Tati insère des scènes du Salon de l'auto d'Amsterdam, tant pendant sa préparation que durant son déroulement. Le kiosque censé accueillir l'Altra, ressemblant à un proto-stand Subaru, reste désespérément vide. C'est un régal visuel pour quiconque s'intéresse aux salons automobiles de l'époque.

Lorsque l'équipe d'Altra arrive enfin à Amsterdam, le salon de l'auto est déjà terminé. Le hall d'exposition est vide. La destination est un échec, mais le voyage aura été inoubliable.

Photo : Les Films de Mon Oncle