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Ayrton Senna: Un formidable ordinateur humain

Ayrton Senna: Un formidable ordinateur humain

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Voici notre second texte qui souligne le 20e anniversaire du décès du triple champion du monde de Formule 1, Ayrton Senna. Nous avons discuté avec le Dr Jacques Dallaire qui a supervisé l’entraînement physique et mental de Senna durant toute sa carrière en F1.

Jacques Dallaire, qui possède un doctorat en physiologie de l’exercice, a étroitement travaillé avec un grand nombre d’athlètes professionnels et des olympiens au cours de sa carrière.

Son premier contact avec la F1 est survenu à l’université McGill à Montréal en 1983. Depuis cette date, il a conseillé 728 coureurs automobiles de 47 pays différents, ainsi que des dirigeants d’entreprises.

Ayrton Senna McGill Montreal 1984
Ayrton Senna, Toleman, 1984 (Photo: WRI2)

Au fil des ans, il est devenu une sommité internationale, et son dernier ouvrage, « Performance Thinking » est une bible d’un grand nombre d’athlètes et de professionnels.

« Ayrton Senna était un garçon relativement chétif à cette époque [en 1984]. Il est venu dans notre laboratoire juste avant le Grand Prix du Canada. Si vous vous souvenez bien, il a beaucoup souffert durant cette course », de raconter le docteur Dallaire à Auto123.com

« Il n’était pas bien au courant des efforts que nécessitaient le pilotage d’une voiture de F1. Nous avons évalué son niveau de condition physique et lui avons fourni un programme d’entraînement complet et personnalisé », d’ajouter Dallaire.

Ayrton Senna McGill Montreal 1984
Le Dr Jacques Dallaire (Photo: Auto123.com)

Ayrton Senna s’est ensuite trouvé un entraîneur personnel chez lui à Sao Paolo au Brésil. En tout juste 12 mois, il a réalisé des progrès formidables, surtout en ce qui a trait à sa consommation maximale d’oxygène.

« Senna était un très bon élève. Il a investi beaucoup d’efforts dans sa condition physique. Il n’avait pas peur de travailler dur. Il s’est d’ailleurs beaucoup entraîné durant toute sa carrière », de nous décrire Dallaire.

Le jeune Brésilien a admis à Dallaire savoir qu’une bonne condition physique était importante, mais pas jusqu’à quel point.

« Ayrton savait qu’il était essentiel d’être en bonne forme physique. Par contre, il n’avait aucune idée qu’il pouvait s’entraîner spécifiquement pour piloter un bolide de course. Il ne comprenait pas que certains exercices qu’on lui demandait d’effectuer étaient justement conçus pour l’aider dans sa tâche de conduire une voiture de F1. En d’autres mots, Ayrton -- comme la plupart des autres pilotes du début des années 80 -- devait être éduqué sur l’importance de la préparation physique et mentale », d’expliquer Jacques Dallaire.

Ayrton Senna McGill Montreal 1984
Ayrton Senna a terminé le Grand Prix du Canada sur une civière en 1984. (Photo: René Fagnan)

Et maintenant, la grande question : en quoi Ayrton Senna différait-il des autres grands pilotes ?

Après une longue pause, le spécialiste nous a donné une réponse.

« Selon moi, Ayrton possédait deux qualités exceptionnelles. Premièrement, il était extrêmement curieux et il se poussait constamment à se surpasser. Deuxièmement, il était un incroyable, phénoménal processeur central », de révéler Dallaire.

« Je vais être plus précis. Son attitude représentait un énorme facteur dans sa réussite. Il n’avait pas du tout peur de se poser des questions et fouiller pour parvenir à progresser. Il était habité d’une incroyable curiosité. Il posait constamment des questions. ‘Pourquoi dois-je faire ceci ? Pourquoi est-ce comme cela ?’ Il devait obtenir des réponses sur tout. Il s’est toujours poussé à mieux faire, et il a constamment poussé des équipes à mieux performer », de préciser Jacques Dallaire.

Ayrton Senna McGill Montreal 1984
Ayrton Senna avec Gérard Ducarouge, Lotus, 1985 (Photo: WRI2)

Le docteur Dallaire admet avoir rarement rencontré, au cours de sa carrière, un athlète possédant de telles capacités mentales.

« Ayrton savait piloter. Oui. Mais son principal avantage sur les autres résidait dans son incroyable capacité à se concentrer à la tâche qu’il devait réaliser. En fait, rien n’arrivait à le distraire de ce qu’il devait accomplir », explique notre interlocuteur.

« Il était déterminé, comme la plupart de ses confrères de F1 l’étaient. Par contre, c’est son focus absolu dans le moment présent et sa force mentale qui lui procuraient un formidable avantage sur les autres », poursuit-il.

« Ayrton était donc capable d’ajuster sa performance, son pilotage, afin de réduire les effets négatifs d’un ennui que subissait sa voiture. Je dois préciser qu’il n’arrivait pas toujours à contrecarrer le problème, mais c’était son réflexe initial naturel. La majorité des pilotes sont distraits, perturbés et perdent leur focus en cas d’ennui ou lorsque les choses ne se déroulent pas comme prévu. Au contraire, Ayrton n’était jamais pris de court et s’adaptait toujours facilement aux nouvelles conditions », nous a-t-il confié.

« Ayrton était un ahurissant processeur mental. Il avait une étonnante capacité à analyser et traiter des tonnes d’informations en une fraction de seconde. Nous lui avons fait subir des tests qui l’ont démontré hors de tout doute. Plusieurs ingénieurs racontent qu’il était à lui seul un système d’acquisition de données, électronique qui n’existait pas à l’époque. Après une série de tours en piste, Ayrton était capable de réciter, virage par virage, tour après tour, le régime moteur, la pression du turbo, les températures d’eau et d’huile et le comportement de la voiture ! Il était phénoménal, et entièrement dédié et concentré sur la victoire » de conclure le docteur Dallaire.